L’émergence de l’économie verte transforme-t-elle (ou va-t-elle transformer) les très grandes entreprises industrielles françaises, leurs produits ou les marchés sur lesquels elles opèrent ? Constitue-t-elle un passage obligé pour tous ou une stratégie de différenciation assurant le succès économique de quelques leaders ? Quels en sont les déterminants ? Et quel est le rôle des politiques publiques ? Telles sont les questions majeures auxquelles le Cercle de l’Industrie a tenté de répondre dans son étude : L’industrie française face à l’économie verte : l’exemple de sept filières », publiée le 6 décembre dernier.
Une autre étude, réalisée un an plus tôt, avait montré que les outils d’analyse existants et l’état de la science économique laissaient subsister de larges incertitudes sur le potentiel réel de la croissance verte. Ainsi, dans cette transition vers une économie verte ou durable dont les contours sont difficiles à cerner tant sur le plan national que mondial, l’identification des menaces et opportunités pour l’industrie demeurait un enjeu crucial à explorer.
C’est pourquoi le Cercle de l’Industrie a souhaité compléter l’analyse avec une nouvelle étude permettant de donner une vision plus microéconomique des réalités que recouvre l’économie verte dans de très grandes entreprises industrielles françaises. Ont ainsi été analysées sept filières stratégiques de l’économie verte identifiées par les entreprises en fonction des domaines où elles se percevaient en pointe (biocarburants, captage & stockage du CO2, efficacité énergétique des bâtiments, smart grids, chimie verte, stockage de l’énergie, économie de la fonctionnalité). Et quinze entreprises industrielles membres du Cercle(1) ont témoigné sur leurs réflexions stratégiques à travers des entretiens et un questionnaire.
Quels enseignements ?
Un constat global ressort de cette étude menée au premier semestre 2011 : bien que la croissance verte offre des opportunités pour l’industrie selon la majorité des entreprises interrogées, les cas où les marchés sont déjà rentables sont limités à l’efficacité énergétique et dans une mesure moindre à la chimie verte et aux biocarburants. La totalité des entreprises s’accorde sur le fait qu’un des facteurs essentiels pour intégrer l’économie verte à la réalité de l’industrie reste la mise en place d’un cadre réglementaire adéquat.
L’analyse des sept filières amène plusieurs constats. D’abord, si l’ensemble des entreprises en a une vision très positive (pour elles, l’économie verte correspond d’abord à une opportunité de créer de nouveaux marchés), la majorité d’entre elles considèrent que l’économie verte n’est pas encore une réalité économique majeure. En revanche, elles anticipent une très forte croissance des marchés pour les années à venir. En effet, elles sont conscientes que l’économie verte n’est pas une « mode passagère » et qu’elle est appelée à se développer, à l’instar des smart grids dont le marché est estimé dans une (large) fourchette allant de 12 à 50 milliards d’euros par an à horizon 2020. Et logiquement, les entreprises investissent aujourd’hui surtout dans l’innovation, la R&D et l’expérimentation.
Deuxièmement, l’économie verte est avant tout déterminée par les politiques environnementales (réglementations nationales et internationales) et par le prix des ressources énergétiques et des matières premières. Les exemples ici sont nombreux : les biocarburants ont réellement démarré après la directive de 2003 ; le développement du marché de l’efficacité énergétique des bâtiments est particulièrement lié aux fluctuations du prix de l’énergie et aux normes et réglementations ; quant à la filière CSC (captage – stockage du CO2), elle n’existera que si un prix suffisant du carbone est fixé par les politiques climatiques, etc.
A contrario, l’expression directe d’une préférence environnementale par les ménages sur le marché des produits, par les investisseurs sur le marché du capital ou par les ONG ne semble pas être un moteur important aux yeux des entreprises interrogées. Autre constat de cette étude du Cercle de l’Industrie, l’économie verte ne sera pas différente de l’économie traditionnelle : elle sera mondiale, concurrentielle et risquée. Elle est déjà, d’ailleurs, le lieu d’une concurrence intense, en particulier de la part des pays émergents (ex. : chimie verte en Chine ou en Inde ; biocarburants au Brésil, etc.).
Côtés risques, trois facteurs d’incertitudes dominent : l’instabilité des politiques publiques et les incertitudes sur la réglementation notamment internationale ; le degré de maturité technologique et économique relatif (l’économie verte en est souvent au stade de l’innovation et de la R&D, d’où le nombre encore important d’options sans visibilité sur celles qui survivront) et enfin les risques liés à l’acceptabilité par le public de certaines innovations comme, par exemple, le CSC qui génère un important effet Nimby, le biogaz ou encore les produits bio-sourcés.
Dernièrement, compte tenu du rôle central que jouent les politiques environnementales dans son émergence, l’économie verte crée des obligations particulières à la puissance publique. Il importe notamment de parvenir à un accord international dans la lutte contre le changement climatique assurant un prix du carbone prévisible. Il est également fondamental de développer des politiques industrielles de soutien à l’innovation verte, de gérer les trajectoires de spécialisation industrielle (surtout pour éviter de disperser l’effort public en matière de soutien), de « verdir » les formations pour donner aux entreprises le capital humain nécessaire et de s’impliquer dans les processus internationaux de normalisation qui peuvent fortement influencer la compétitivité de technologies développées par les entreprises.
Des états d’avancement très inégaux selon les filières
L’état du marché des sept filières stratégiques choisies par les entreprises interrogées dans le cadre de cette étude varie fortement d’une filière à l’autre. Pour l’instant, seule la filière efficacité énergétique des bâtiments affiche un poids économique important (7 milliards d’euros en 2007) – elle devrait même passer à 16 milliards par an à partir de 2020, voire 24 milliards si on ajoute les équipements de chauffage aux EnR. La chimie verte est elle aussi un peu plus développée, le marché des produits biosourcés devant doubler d’ici 2020 avec, toutefois, des écarts notables (ex.: x 20 pour les biolubrifiants et x 200 pour les bioplastiques et les biopolymères).
De la même façon, le marché déjà implanté des biocarburants va encore augmenter (x 2 pour le bioéthanol et x 3 pour le biodiesel).
Mais, à côté de cela, deux marchés importants n’existent toujours pas à l’état industriel en France : ce sont les smart grids et le captage – stockage du CO2 (CSC) qui restent, pour l’instant, au stade de l’expérimentation (cf. démonstrateurs, pilotes, etc.). Cela dit, les estimations concernant les CSC tablent sur un montant de près de 20 milliards d’euros par an jusqu’à 2050 tandis que pour les smart grids, elles s’échelonneraient entre 12 et 50 milliards d’euros par an à partir de 2020…
Hélène Bouillon Duparc
(1) Air France, Air Liquide, Alcatel-Lucent, Alstom, Arkema, EADS, EDF, France Telecom, GDF-Suez, Lafarge, Michelin, Rhodia, Saint-Gobain, Total et Veolia Environnement, deux seulement étant considérées comme des éco-industries.





