Cela fait plusieurs décennies, voire générations, que les notions « agriculture » et « environnement » sont opposées alors qu’elles devraient être naturellement associées. L’ensemble des pressions du système agricole sur l’environnement et sur le climat est toujours plus documenté. Face à cela, de nombreux plans, rapports ou stratégies voient le jour avec, souvent, des objectifs à échéance lointaine. Heureusement, beaucoup n’attendent pas ces échéances et œuvrent au quotidien à rendre le modèle agricole plus éco-responsable. Dans ces initiatives, le numérique occupe une place croissante (ex. : agriculture de précision) mais avant tout, certaines pratiques agriculturales sont remises à l’honneur, on redécouvre et on adapte le bio-contrôle, on produit sa propre énergie par valorisation… Détails.

 

Pressions et conséquences

Phytosanitaires(1), OGM, prélèvements en eau douce, fertilisation minérale ou organique, perte et gaspillage de produits, déchets d’agrofournitures…, la liste des pressions du système agricole sur l’environnement est longue. Avec, pour corollaire, des conséquences sur l’état des milieux : pesticides dans les eaux de surface et souterraines, flux à la mer d’azote et de phosphore (d’où les « blooms » algaux), émission de polluants dans l’air, érosion des sols, déclin de la biodiversité, émissions de GES dont le méthane et le protoxyde d’azote au pouvoir réchauffant beaucoup plus élevé que le CO2. Chacun pourra retrouver en détails ces différents éléments dans l’étude globale publiée en 2018 par le CGDD(2).

 

Des pratiques plus responsables

Au sein des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement figurent un grand nombre de pratiques oubliées ou limitées depuis la mise en œuvre de l’agriculture intensive : prairies permanentes, couverture des sols en hiver, semis sans labour, haies et alignements d’arbres, bandes enherbées, rotation des cultures, introduction de légumineuses, désherbage mécanique ou manuel… Autant de pratiques mises en avant par l’agriculture biologique. Figurent aussi les démarches de bio-contrôle, c’est à dire les méthodes de protection des cultures basées sur l’utilisation d’organismes vivants ou de substances naturelles (ex. : coccinelles utilisées comme « bio-agents » pour lutter contre les pucerons ravageurs ou « bio-agresseurs »).

 

Le bio-contrôle

Aujourd’hui, le bio-contrôle est un axe fort de travail au sein de l’INRAE. Les produits de bio-contrôle sont classés en quatre catégories : les macro-organismes (insectes, nématides, acariens…), les micro-organismes (virus, bactéries, champignons…), les médiateurs chimiques (phéromones, kairomones…) et les substances naturelles d’origine minérale, végétale ou animale. Par exemple, Biovitis est spécialisée depuis plus de 20 ans dans les produits de bio-stimulation et/ou de protection des plantes à partir de souches microbiennes sélectionnées dans les agro-systèmes. Buxatrap utilise les odeurs et les phéromones pour piéger des nuisibles (mâles de la pyrale) comme fait Qista avec les moustiques femelles. On parle aussi de « confusion sexuelle » en particulier en viticulture. Cette méthode consiste à saturer artificiellement l’atmosphère du vignoble en phéromones femelles, ce qui empêche les mâles de localiser les femelles et freine ainsi la reproduction et les pontes.

A l’image d’Action Pin qui produit des adjuvants et fongicides à base de terpènes du pin des Landes depuis de nombreuses années, Bio Stratège Guyane développe des préparations naturelles à usage phytosanitaire (substances de base ou bio-stimulants) à base de tannins et polyphénols extraits de coproduits de l’industrie forestière. Solé-O-écosolutions propose une solution naturelle de lutte contre les fourmis coupeuses de feuilles et les termites, agissant sur le champignon qui nourrit la colonie. De son côté, Toopi Organics récupère l’urine humaine, la dépollue et l’enrichit en micro-organismes (bactéries) pour proposer des alternatives naturelles aux engrais chimiques. Fortes de la teneur  en azote, phosphore et potassium (NPK) de l’urine, les bactéries peuvent être utilisées comme stimulateurs de croissance (bio-stimulants), comme outil d’aide à la lutte contre le stress hydrique ou encore comme fixateurs d’azote. Une version existe pour la viticulture.

On parle aussi de bio-contrôle par acclimatation (qui s’attache à établir de façon pérenne un auxiliaire exotique pour réguler durablement les populations d’une espèce envahissante), de bio-contrôle par augmentation (qui permet de contrôler des bio-agresseurs en relâchant certains auxiliaires pendant une période donnée) et de bio-contrôle par conservation (qui favorise l’action des organismes auxiliaires déjà présents dans l’environnement par des pratiques ou aménagements des parcelles ou des paysages).

 

Un marché en hausse de 25% par an depuis 2015


Selon IBMA France, l’association française des entreprises de produits de bio-contrôle, le marché du bio-contrôle en France a enregistré une croissance de 24% en 2018 avec un CA de 170 M€. Les substances naturelles constituent près des deux-tiers (63%), devant les médiateurs chimiques (19%), les macro-organismes (11%) et les micro-organismes (7%). Les solutions sont essentiellement des insecticides (39%), des fongicides (32%) et des herbicides (16%). Elles sont surtout déployées en viticulture (82%), arboriculture (74%) et maraîchage (53%), contre 33% en polyculture et 28% en grandes cultures.

 

AgTech, agriculture connectée, robotique agricole…, la technologie investit la ferme

Loin de l’image de l’agriculteur qui laboure son champ ou de l’éleveur qui trait lui-même ses brebis, l’agriculture de précision entre à tous les niveaux de l’exploitation. Satellites, drones, capteurs mais aussi équipements robotiques sont utilisés pour la surveillance, la détection de maladies, le désherbage, l’épandage, l’irrigation ou la cueillette. Dans ces domaines, les évolutions sont particulièrement rapides.

Aujourd’hui, un agriculteur peut disposer de nouvelles technologies à tout moment de sa journée. Il peut assurer la gestion de son exploitation via un logiciel dédié (ex. : Ekylibre). Il peut géo-localiser son matériel et/ou détecter des intrusions ou des vols (Easy Agri d’Arteria). Il peut consulter une appli connectée à des capteurs agro-météo (Weenat, Sencrop…) pour optimiser ses traitements ou son irrigation.  Il peut recourir à un drone de surveillance (Natais, SolarXdrone…) ou des robots de surveillance (ex. : SentiV de Meropy) pour repérer des mauvaises herbes. Pour désherber et/ou épandre des phytosanitaires, il a aussi le choix entre des robots (Naïo Technologies, VitiBot, Ecorobotix…) ou des drones (Airinnov, Pyka…). Les solutions de surveillance se font toujours plus riches en intelligence artificielle et permettent d’analyser un nombre croissant de données et de déclencher des alertes.

L’exploitant peut aussi disposer d’autres solutions ‘high tech’ plus spécifiques. Par exemple, le robot Spoutnic de Tibot Technologies dédié à l’élevage avicole qui, en avançant dans les poulaillers, fait bouger les poussins (cf. stimulation de l’activité naturelle et prise de poids) et peut en même temps gratter et aérer leur litière. Autre exemple : les effaroucheurs électroniques et programmables d’AgriProTech qui, version moderne des épouvantails dans les champs, permettent d’éloigner les nuisibles (oiseaux ou gibier).

 

L’énergie, une autre révolution dans le monde agricole

Après les hangars couverts de panneaux PV permettant aux exploitations d’économiser l’énergie voire de devenir autonomes, les agriculteurs sont toujours plus nombreux à valoriser leur biomasse par méthanisation. Cela leur permet, tout en traitant leurs produits et sous-produits, de produire d’une part de l’énergie renouvelable (biogaz) valorisable sous forme de bio-méthane (injection), électricité et chaleur (cogénération) et/ou biocarburant (bioGNV) et d’autre part, un résidu (le « digestat » : matière organique non dégradée, matières minérales dont l’azote, eau) utilisable en épandage en alternative aux intrants de synthèse. La France compte plus de 500 unités essentiellement en cogénération.

 

vache

 

Parallèlement à cela, des solutions de tracteurs et autres machines agricoles électriques voient le jour. Sabi Agri en fait sa spécialité depuis 2016 avec sa gamme Alpo qu’elle a élargie fin mai avec un nouvel enjambeur viticole. La jeune entreprise est également engagée dans le projet PEAD(3) visant à proposer une solution robotisée autonome pour un binage systématique des cultures, l’ambition étant de réduire de 100% l’apport des pesticides.

On le voit à travers ces quelques exemples, la transition agro-écologique est en marche. Pour accélérer la cadence, la Commission européenne a présenté le 20 mai sa stratégie Farm-to-Fork (F2F ou « de la ferme à la table ») destinée à « mettre en place un système alimentaire durable qui préserve la sécurité alimentaire et protège les personnes et le monde naturel au niveau de l’Union »(4). Cette stratégie s’inscrit – avec la stratégie Biodiversité présentée le même jour – dans le Pacte vert pour l’Europe (European Green Deal). Rendez-vous en 2030 !

 

1) Selon le Datalab Essentiel 215 « Plan de réduction des produits phytopharmaceutiques et sortie du glyphosate : état des lieux des ventes et des achats en France en 2018 » (CGDD, mai 2020), la moyenne des quantités de substances actives a augmenté de 22% entre les périodes 2009-2011 et 2016-2018, 2018 ayant constitué un pic des ventes. En outre, le glyphosate reste l’herbicide le plus utilisé, en particulier dans les grandes cultures et la viticulture.

2) Datalab 36 « Environnement & Agriculture – les chiffres clés – Edition 2018 », 124 pages, juin 2018, SDES/CGDD.

3) Le projet PEAD est mené avec deux autres partenaires (l’Institut XLim et le BE Carbon Bee avec sa filiale Carbon Bee AgTech) dans le cadre du challenge ROSE qui mobilise acteurs scientifiques et industriels en vue de mettre au point des solutions technologiques innovantes pour atteindre les objectifs du plan Ecophyto II (http://challenge-rose.fr/).

4) Objectifs clés d’ici 2030 : réduire de 50% l’utilisation et les risques des pesticides ; réduire d’au moins 20% l’utilisation d’engrais ; réduire de 50% les ventes d’antimicrobiens destinés aux animaux d’élevage et à l’aquaculture ; affecter au moins 25% des terres agricoles de l’UE à l’agriculture biologique.

A noter : la transition agro-écologique a son dictionnaire avec plus de 300 termes définis par des spécialistes. Son édition en ligne est en consultation libre : https://dicoagroecologie.fr

 

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